Texte à méditer :  

Rêver un impossible rêve
Porter les chagrins des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir ou personne ne part
Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer même trop même mal
Tenter sans force et sans armure
D'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l'étoile ...

  
Jacques Brel
 
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  « Je relis Les Caractères, si claire est l’eau de ces bassins qu’il faut se pencher longtemps au-dessus pour en comprendre la profondeur » André Gide

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LA DUCHESSE DE GUERMANTES 2

Marcel Proust en rêva d’abord avec passion, de loin, avant d’approcher ce monde aristocratique. Puis il l’épia sans complaisance avec cet amour et humour qui illumine toute "La Recherche du Temps Perdu". Plaque sensible qui absorbe les moindres nuances, il recueillait toutes les Proust.jpgimpressions, intuitions, sensations ressenties, émergeait à l’air libre avant de retourner s’enfouir dans sa chambre noire où s’accomplissait, dans le silence de la nuit, l’obscur travail de révélation… Proust puisa dans le cercle Greffulhe ses demeures, ses réceptions comme dans un laboratoire essentiel où il étudia, à profusion, les diverses erreurs de réglage avec lesquels s’exprimait l’amabilité des grands seigneurs intermédiaires bénévoles entre les souverains et la bourgeoisie.

La Duchesse Oriane de Guermantes emprunta à la fois la blondeur et les yeux clairs de Mme de Chevigné et les atours, l’esprit de la comtesse Greffulhe et par-dessus tout ce rire argentin en cascade « qui s’égrène comme le carillon de Bruges ». Le duc Bazin eut, sans doute, pour modèle le comte de Greffulhe en personne. Sort identique, la Duchesse, malgré sa haute situation dans le Faubourg Saint-Germain mène une existence malheureuse à cause de son époux. Elle n’en représente pas moins, sous certains aspects, aux yeux du Narrateur, un être féérique descendant, suivant la légende, d’une déesse et d’un oiseau : « Ces toilettes n’étaient pas unDucheseGerm.jpg décor quelconque, remplaçable à volonté mais une réalité donnée et poétique comme est celle du temps qu’il fait ». Au-delà de l’éclat de toutes ses grâces, mal aimée, elle n’aime personne. A la fin du roman, avec le temps, tout semble se flétrir en elle, jusqu’à ses joues « composites comme un nougat » gagnées par le « vert-de-gris ». Par instants, l’image de cette ambiance devient cruelle : la duchesse de Guermantes, vielle amie de Swann ne reçoit sa fille, Odette, qu’après la mort de ce dernier. Quand celle-ci ose demander si la duchesse l’a connu : « Mais je crois bien, dit Mme de Guermantes…et avec un excès d’intensité voulu qui lui donnait l’air de dissimuler qu’elle n’était pas sûre de se rappeler le père…Il déjeunait même ici ajouta M. de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d’exactitude…Quel brave homme que votre père !...On sentait que s’ils avaient été, les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers ! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite – le temps qu’on cause – soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier. C’est ainsi qu’un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs d’une façon générale qui permette d’être blessant sans être grossier ».

Telle s’élabora la lignée aux aïeux remontant dans la nuit des Temps ! Une anecdote du roman swann10.jpgles peint de façon fulgurante : « Mme de Guermantes s’avança décidément vers la voiture…et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied, elle allait entrer dans la voiture, quand voyant ce pied, le duc s’écria d’une voix terrible : Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! avec une toilette rouge ! Remontez-vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre les souliers rouges ». En réalité, la création de Prout dépasse tous les prototypes. Au-delà de leur sveltesse hautaine qui parfois se fige les faisant ressembler à des oiseaux de proie, le Narrateur note qu’ils n’offrent à leur intelligence que la conversation, et, inassouvis après des heures passées ensemble, ils se suspendent âprement àbyraud10.png l’interlocuteur épuisé – car s’ils se jalousent, ils savent faire clan.

Ainsi, l’apparente avidité mondaine de Proust ne l’empêchait pas d’épingler, ironique, les comportements selon la métaphore entomologiste de Montesquiou : « Et quand les insectes sont tombés en poussière autour d’une épingle dénudée, dans un tombeau vitré, il ne reste plus qu’une étiquette sur laquelle des caractères sont inscrits c’était le Danaïs Tyutia ou le Pyrameia Atlanta…les gens dits du monde il faut les regarder à la loupe sans cela ils ne seraient pas gros ». Pourtant, le biographe anglais de Proust, Painter, ajoute : « Proust demeura inconsolé. En effet la noblesse française qu’il avait aimée toute sa vie et dont il avait écrit l’oraison funèbre, n’était pas semblable aux insectes. Dans la gloire finale de son couchant, qui coïncidait avec sa cinquantième année, cette noblesse avait façonné en miniature le dernier exemple de civilité que notre monde ait connu, chose belle, fugitive et irremplaçable que l’Histoire a produite et que l’Histoire a détruite. Dans ses le_temps_retrouve.jpgsalons a fleuri une élégance joyeuse, une individualité fantasque, une liberté chevaleresque, un vivant échange entre les esprits, les mœurs les émotions… Elle avait donné le sang de sa jeunesse dans la guerre et elle avait péri parce qu’elle avait servit l’art plutôt que le pouvoir. Notre devoir en tant que barbares du XXème est de saluer cette civilisation du XIXème que nous avons fait disparaître. C’est là ce que fit Proust ; et dans la lumière rétrospective du Temps Retrouvé où la beauté est restituée au passé et où l’on voit que la désillusion est elle-même une illusion, le Faubourg Saint-Germain demeure au sein du Temps Perdu aussi éblouissant que la lumière de Combray, de Balbec et de Venise ». Tout le paradoxe proustien se perpétue ! Claude Mauriac, dont le père connut l’écrivain, exhume, cette acuité sur son propre snobisme : « Se plaire dans société de quelqu’un parce qu’il a eu un ancêtre aux Croisades, c’est de la vanité. L’intelligence n’a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la société de quelqu’un parce que le nom de son grand-père se retrouve souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction vraiment irrésistible pour moi, je l’avoue) avoir un blason de sa famille dans la Grande Rose de Notre-Dame d’Amiens, voilà où le péché intellectuel commence ».

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque René Girard analyse brillamment le désir métaphysique qui préside à la construction de La Recherchele désir triangulaire qui anime tous les personnages et les microsomes du roman et jusqu’au Narrateur lui-même au sein d’un triangle isocèle reliant le sujet désirant et l’objet de son désir via un médiateur qui rayonne à la fois vers le sujet et l’objet. La comtesse Greffulhe était dans la vie par excellence au sens propre du mot une médiatrice mais aussi au sens que lui donne Girard. Elle concentrait sur sa personne les désirs et les admirations, les haines et les jalousies de nombre de ses contemporains qui croyaient l’aimer ou la haïr, alors qu’elle n’était que la médiatrice de désirs moins avouables, soleil dorant de ses rayons leurs rêves secrets qui avaient pour noms vanité, ambition snobisme. Proust n’échappa pas à cette attraction ; lui aussi, dans sa jeunesse, cristallisa sur elle bien des rêves. Il n’était alors – aux yeux de tous et de lui-même – qu’un jeune homme ambitieux et snob. Il n’était que le sujet désirant. Jusqu’au jour où il eut la révélation, où il découvrit le système onomastique qui allait faire de lui le démiurge de La Recherche. La comtesse Greffulhe fut le principal catalyseur qui accéléra la réaction chimique, la transmutation du matériau de la vie quotidienne en un monument défiant Le Temps.

Delphine Desanges (vous trouverez l'article "La comtesse Grefflulhe" dans ACTUALITE°

IMPORTANT ! cet article s'inspire du magnifique livre de Laure Hillerin "La Comtesse Greffulhe" - A l'ombre des Guermantes" (Flammarion 2014)


Catégorie : - LITTERATURE
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