Texte à méditer :  

Rêver un impossible rêve
Porter les chagrins des départs
Brûler d'une possible fièvre
Partir ou personne ne part
Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer même trop même mal
Tenter sans force et sans armure
D'atteindre l'inaccessible étoile
Telle est ma quête
Suivre l'étoile ...

  
Jacques Brel
 
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  « En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes" évangile de Jean

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LE DOUANIER ROUSSEAU (1844-1910)

Quelque part dans l’année 1908 : entrez, chers amis, vous êtes invités par PICASSO ! Nous somme sur le « Bateau-lavoir » où on organise une fête en l’honneur d’un étrange peintre nommé Le Douanier Rousseau (surnom donné par son ami Alfred Jarry ?). Vous y trouverez Marie Laurencin, Georges Braque, André Derain [s’exclamant : « Comparé à Rousseau Cézanne est un charlatan »], Max Jacob… Apollinaire rime quelques vers ! On crie « Vive Rousseau ! ». Dans l’exaltation du moment on entend Le Douanier dire : « Pablo, toi et moi nous sommes les deux plus grands artistes de notre temps, toi dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne » …et, comme Ingres, accompagné par Braque à l’accordéon, le peintre joue du violon ! Canular cette célébration, à laquelle son ami Robert Delaunay ne participe pas, opérée pour un vieux de 65 ans par une Douanier-Rousseau-Portrait-de-Monsieur-X-1906-hst.jpgbande éméchée deux fois moins âgée ? Prétexte d’une griserie lyrique pour soutenir un confrère ? Pourtant Rousseau naquit dans la très petite bourgeoisie, fut fonctionnaire à l’Octroi et mourra miséreux… 

La magnifique exposition du Musée d’Orsay s’appliquait à inscrire Rousseau dans une filiation allant d’Uccello à Kandinsky traduisant l’étonnement du milieu artistique de l’époque face à cette œuvre inclassable. Passionnante tentative d’une comparaison avec l’archaïsme des primitifs italiens qui ne maitrisaient pas encore la perspective : pour le visiteur surprise de contempler « Le portrait de Monsieur X », coiffé d’une chéchia rouge (faussement crédité comme celui de Pierre Loti) à côté du « Portrait d’homme au bonnet rouge » de Carpaccio. En fait, Rousseau ne commença à peindre qu’à 27 ans – et à sa manière ! Or, le jeune Paul Signac, saisi par cette expression à la fois hardie et gauche, le fit entrer au Salon des Artistes Indépendants – contre les préférences académiques de Rousseau lui-même - qui fera preuve d’un orgueilleux non conformisme face à Cézanne, Toulouse-Lautrec, Renoir, Gauguin ou Van Gogh… Le « Soir de carnaval » pointe à côté du célèbre « Dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte » de Seurat. Pissarro y voit « La justesse des valeurs et la richesse des tons ». Rousseau, comme les néo-impressionnistes, réalise une vision schématisée et géométrique des paysages : loin de toute contingence, les contours planifient subtilement les couleurs. Mais à l’opposé de Signac, chez qui la perspective se brouille, le Douanier se singularise en s’imposant de front, presque théâtralement, dans un temps indéfini. Vallotton perçoit un personnage infiniment énigmatique dans cette sorte de dosage entre naïveté et crânerie quand on a l’air si sûr de soi. N’a-t-il pas dit de lui-même : « C’est après bien de dures épreuves qu’il arriva à se faire connaître de nombres artistes qui l’environnent. Il s’est perfectionné de plus en plus dans le genre original qu’il a adopté, et est en passeParadis1Rousseau.jpg de devenir l’un de nos meilleurs peintres réaliste » ! Autre attrayante comparaison confrontant « L’Enfant à la poupée » de Rousseau et « Maya à la poupée » de Picasso. Complètement déstructurée chez ce dernier, la fillette s’érige, imposante, regard à la fois fixe et ailleurs, visage à peine plus humain que celui de la poupée qu’elle tient maladroitement sous son bras. Impression déconcertante accentuée par les "erreurs" anatomiques : absence de cou, jambes de profil malgré la pose rigide sur un arrière-plan de paysages immobiles, elle épingle le celui qui la regarde d’un air mélancolique.

Une des caractéristiques les plus flamboyantes de Rousseau seront ses fameuse « JUNGLES ». Lui, qui n’a jamais voyagé au-delà du Jardin des Plantes, des récits reçus et des expositions, grâce à la curieuse fécondité de son imagination elles jaillissent souverainement luxuriantes, sauvagement redoutables, espaces inconnus aussi sibyllins et nébuleux que nos fantasmes… Fougeraie et palmeraies de toutes sortes d’arbustes, de lianes inénarrables entortillées dans tous les sens : fouillis d’oranges, bananes, fleurs de lotus géantes, nénuphars – plus un cache-cache lunaire pour accentuer la bizarrerie ! A travers tout cet enchevêtrement nait l’excentricité qui nous interroge : volonté fantaisiste ou divagation infantile ? « La charmeuse de serpents » inquiétante et poétique où se mêlent les clichés exotiques de l’époque et l’iconographie classique d’Ève. On soulignera dans cette profusion végétale, à la manière d’une forêt tropicale, le jeu des «Joyeux farceurs » (les singes) et les fauves dont les yeux délirants exercent une sorte de charme qui nous méduse - toujours observés au Jardin RousseauParasis3.jpgdes Plantes ! « Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je pénètre dans ces serres et que je vois ces plantes étranges des pays exotiques il me semble que je rentre dans un rêve » écrira Rousseau. Précisément en 1910 « Le rêve » fera date : « Yadwigha dans un beau rêve s’était endormie doucement entendant les sons d’une musette d’un charmeur bien pensant. Pendant que la lune reflète sur les fleurs, les arbres verdoyants, les fauves serpents prêtent l’oreille aux airs gais de l’instrument », Rousseau. Comme une réponse à l’adage freudien Le rêve est un rébus, elle est perdue dans l’inventif foisonnement végétal, un divan – style Louis-Philippe ! - accueille cette jeune femme lascive (peut-être un amour passé devenue déesse ?). « Je crois que cette année personne n’osera rire » s’exclame Apollinaire. Entrelacement d’Êve ? Vénus ? Influence de L’Olympia de Manet exposée au Louvre depuis 1907 ? « Je ne suis pas loin de croire que dans cette grande toile, toutes les poésies et toutes les gestation mystérieuses de notre temps sont incluses » André Breton.

En ce début de XXème siècle le plus extraordinaire sera, justement, l’ascendant de Rousseau sur l’Expressionnisme allemand ! Le « Blaue Reiter » (cavalier bleu) le revendiquera. Dans leur « Almanach » publié par VASSILY KANDINSKY et Franz Marc en 1912 le Douanier trône entre les avant-gardistes, Picasso ou Gontcharova, quelques exemples d’art sauvage et les primitifs d’Europe ; au milieu des gravures gothiques, art populaire russe, peinture sous verres bavaroises… Kandinsky y signe un essai intitulé Über die Formfrage (Sur la question de la forme), qu'il illustre de sept œuvres de Rousseau aux côtés d'œuvres figuratives empruntées à la tradition réaliste y voyant un don d’exception dans cette apparente inhabilité d’où naissait un plus grand réalisme : « En montrant simplement et exclusivement l’enveloppe extérieure d’une chose l’artiste l’isole du monde pratique et de ses fins pour en dévoiler la résonance intérieure » (Du spirituel dans l’art). « Cet Homère dans une loge de concierge, avec son rêve préhistorique » ajoute Max Beckmann. 

On pourrait également y joindre l’adulation des surréalistes, Philippe Soupault lui consacre un livre en 1927 : Henri Rousseau me quitte rarement… 

Paul Éluard le résume idéalement : « Ce qu’il voyait n’était qu’amour et nous fera toujours des yeux émerveillés ».

Anne-Flore Urielle


Catégorie : - ART
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